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22 May 1859, Edinburgh M.D., Kt, D.L., LL.D., Sportsman, Writer, Poet, Politician, Justicer, Spiritualist Crowborough, 7 July 1930

D'un cheveu

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D'un cheveu is a sherlockian pastiche written by Jean Giraudoux (aka Jean Cordelier) & Ch. Aivrard published in Le Matin (No. 9022) on 9 november 1908.



Editions

  • in Le Matin (9 november 1908 [FR])
  • in Les Contes d'un matin (1952, Gallimard [FR])
  • in Lectures Pour Tous (december 1960 [FR]) as Il s'en fallut d'un cheveu


D'un cheveu

D'un cheveu
(Le Matin, 9 november 1908, p. 4)

Je sortais des bras de Mme Sherlock Holmes, quand je tombai, voilĂ  ma veine, sur son Ă©poux.

— HĂ© ! bonjour ! fit l'Ă©minent dĂ©tective. On dĂźne avec moi ? VoilĂ  des siĂšcles qu'on ne vous a vu !

Quelque chose de mon Ă©motion transparut sur mon visage. Sherlock sourit finement :

— Je vois ce que c'est, dit-il, Monsieur va chez une amie.

Si je disais non, j'avais l'air de faire des mystĂšres. Si je disais oui, j'avais l'air de vouloir l'Ă©viter. Je rĂ©pondis donc, peut-ĂȘtre un peu prĂ©cipitamment, que l'amie en question pouvait parfaitement attendre ; que, si je n'arrivais pas Ă  huit heures, ce serait Ă  neuf, et que, d'ailleurs, si elle n'Ă©tait pas contente, je ne rentrerais pas du tout.

Sherlock, pour toute rĂ©ponse, posa les mains sur mes Ă©paules, me fixa, et dit :

— Ne bafouillez pas, cher. Je vous avais tendu un piĂšge. Vous sortez d'un rendez-vous !

Un frisson parcourut mon corps et sortit par mes cheveux, qui se dressĂšrent.

Par bonheur, il ajouta :

— Mais trĂȘve de plaisanterie. Allons au restaurant. DĂ©solĂ© de ne pas vous emmener chez moi, mais on ne m'y attend pas. La bonne a son jour.

Je me crus sauvĂ©. Mon ami rĂȘvait bien sur son potage, mais je mettais ses rĂ©veries sur le compte de quelque professionnel du vol Ă  la tire et du vagabondage spĂ©cial. Soudain, du pied il cogna lĂ©gĂšrement ma cheville.

— Voilà la preuve, fit-il.

Cela le reprenait.

— La preuve indĂ©niable, la preuve irrĂ©futable, expliqua-t-il, que vous sortez bien d'un rendez-vous : vos bottines sont Ă  demi reboutonnĂ©es, ou vous avez Ă©tĂ© surpris en flagrant dĂ©lit, hypothĂšse inadmissible, car une main de femme noua Ă  loisir votre cravate, ou votre amie appartient Ă  une famille oĂč l'on n'use point du tire-bouton, une famille anglaise, par exemple [1].

J'affectai de sourire.

— Toute femme, insinuai-je, a des Ă©pingles Ă  cheveux. Une Ă©pingle Ă  cheveux remplace avantageusement un tire-bouton.

— Votre amie n'en a pas, laissa-t-il tomber. Vous ignorez peut-ĂȘtre que certaines Anglaises ont formĂ© une ligue contre les Ă©pingles Ă  cheveux. D'ailleurs, sans chercher si loin, les femmes qui portent perruque ne s'en servent pas. Je suis payĂ© pour le savoir. Ma femme est du nombre.

— Ah ! fis-je.

Il s'amusait Ă©videmment Ă  me torturer. De plus, l'imbĂ©cile m'avait placĂ© dos Ă  la fenĂȘtre, et il en venait un courant d'air qui me pĂ©nĂ©trait jusqu'aux moelles. J'Ă©ternuai. En tirant mon mouchoir, j'en fis tomber un second, ornĂ© de dentelles, un peu plus grand qu'une feuille et un peu moins grand que ma main. Sherlock le posa sur la table, et s'abĂźma Ă  nouveau dans ses contemplations.

— C'est un mouchoir de femme, prononça-t-il enfin.

Puis il sourit.

— Enfant ! fit-il. Vous vous laissez trahir par un mouchoir. Depuis Iago et Othello, ce genre d'accessoires n'appartient plus qu'Ă  l'opĂ©rette. Mais je ne veux pas ĂȘtre indiscret. Me permettez-vous de l'examiner ?

— Vous pouvez, balbutiai-je bĂȘtement ; il est propre.

Je sifflotai pour me donner une contenance, puis, comme j'avais par cela mĂȘme l'air d'en chercher une, je me tus. On aurait entendu voler les mouches. Mais les sales bĂȘtes, intimidĂ©es, s'en gardaient bien. Mon coeur, en quatriĂšme vitesse, ronflait au milieu de ce silence comme un moteur. Sherlock but un doigt de bordeaux, en rebut un second doigt, et posa un des siens, l'index sur le mouchoir.

C'est la femme de quelqu'un qui se méfie et, qui est malin, fit-il. Il n'a pas d'initiales.

J'avalai de soulagement deux grands verres d'eau. Sherlock respira le mouchoir, et l'approcha délicatement de mon nez.

— Qu'est-ce qu'il sent ? demanda-t-il.

Il sentait le Congo si affreusement qu'on pouvait prendre pour du pigeon la bécassine faisandée de quinze jours qu'on nous servait. C'était en effet le soir de l'ouverture de la chasse.

— Ce qu'il sent ? murmurai-je.

Heureusement, Sherlock n'écoute pas ses interlocuteurs. Les questions qu'il leur pose sont des réponses qu'il se fait.

— Pour moi, raisonna-t-il, il ne sent rien. C'est donc un parfum auquel je suis habituĂ©. Celui du Congo, par exemple : celui de ma femme.

Ceux qui n'ont jamais Ă©tĂ© pris dans une machine Ă  battre ou passĂ©s au laminoir ne pourront jamais concevoir quel Ă©tau broyait mon cƓur. Je me penchai sur mon assiette et essayai de me trouver de l'appĂ©tit, dans un de ces silences qui doublent de hauteur la colonne d'air que supportent nos Ă©paules. Sherlock continuait Ă  me fixer.

— Un cheveu, fil-il.

Je me penchai vers son assiette.

— Ce n'est pas un cheveu, dis-je. Du poireau, sans doute.

Sans rĂ©pondre, il se leva, allongea la main vers moi et me prĂ©senta, entre le pouce et l'index, aprĂšs l'avoir cueilli sur le col de mon paletot, un fil dorĂ©, soyeux, souple, bref un de ces cheveux qui font si bien sur l'Ă©paule de l'amant, quand toutefois la tĂȘte de l'aimĂ©e est au bout.

— Eh bien, dit-il, qu'est-ce que cela ?

— Ça, fis-je, d'un ton que j'aurais voulu indiffĂ©rent, mais qui malgrĂ© moi prenait des allures provoquantes ; vous l'avez dit vous-mĂȘme, c'est un cheveu !

Il le posa sur la nappe blanche. Je profitai des facilités que me donnaient le courant d'air et la réverie de mon bourreau pour diriger un éternuement dans la direction du cheveu, qui s'éleva, ondoya comme un serpent sur sa queue, sans pourtant, quitter ta table.

— ReĂ©ternuez, commanda Sherlock Holmes, qui avait perçu Ă©videmment mon manĂšge.

Je la trouvai mauvaise.

— Si vous tenez Ă  ce que j'Ă©ternue, protestai-je, Ă©ternuez vous-mĂȘme.

Il Ă©ternua. Le cheveu s'Ă©leva, ondoya (voir plus haut).

— C'est bien un cheveu de perruque, conclut-il, la racine colle !

Le cheveu était retombé en travers et nous séparait comme un cadavre. Il me paraissait plus long encore mort que vivant.

Sherlock vida son verre et s'en saisit comme d'une loupe, malgré mes efforts pour lui verser un chablis, d'ailleurs exécrable.

— C'est bien un cheveu de ma femme, dit-il.

Je dissimulai ma terreur sous le voile d'un aimable badinage.

— Eh ! eh ! marivaudĂš-je, Mme Sherlock est jolie. Vous me flattez.

ll me, regarda d'un air de commisération.

— Pauvre ami, fit-il, une Irlandaise qui a traĂźnĂ© tous les bars.

La mort valait mieux que l'incertitude. Je n'aime pas mourir à petit feu. Surtout en présence d'un garçon stupide qui vous écoute en vous servant. Je congédiai l'intrus dans les rÚgles.

— Et vous, fis-je, en me levant et en fixant Sherlock, expliquez-vous.

C'Ă©tait prendre le taureau par les cornes. Mais j'aurais fait plus encore.

Mon adversaire d'ailleurs ne sortit pas de son ironie déférente.

— En deux mots, dit-il. Vous sortez d'un rendez-vous et vous vous troublez Ă  ma vue, donc, vous avez intĂ©rĂȘt Ă  ce que je ne connaisse pas celle qui vous prodigue ses faveurs. Vos bottines sont dĂ©faites, donc... vous ne les avez pas reboutonnĂ©es. C'est le jour oĂč ma bonne s'absente et laisse ma femme seule. Vous sortez un mouchoir qui appartient Ă  ma femme. Je trouve sur votre Ă©paule un cheveu de sa plus belle perruque. Donc...

Mes yeux ne firent qu'un tour. Le temps passait en raison inverse du battement de mon cƓur.

— Donc, reprit Sherlock, qui me fixait toujours avec les yeux du boa qui va engloutir son bƓuf... Donc... concluez vous-mĂȘme.

Je conclus, en me renversant sur mon fauteuil et en caressant fiĂšvreusement la crosse de mon revolver, un excellent Browning Ă  douze coups. Quelle bĂ©tise de ne jamais le charger !

— Donc... dit Sherlock froidement (avouez-le, mon pauvre ami, je ne vous en veux pas). Vous ĂȘtes... l'ami de ma bonne !

— Garçon, criai-je. OĂč diable vous cachez-vous ! Il y a une heure que je vous appelle ! Apportez du champagne.

Jean Cordelier & Ch. Aivrard






  1. ↑ Les Anglais et les Anglaises, on le sait, affectent de ne porter que des souliers dĂ©couverts et Ă  lacets, dits Richelieu.

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