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22 May 1859, Edinburgh M.D., Kt, D.L., LL.D., Sportsman, Writer, Poet, Politician, Justicer, Spiritualist Crowborough, 7 July 1930

Moi qui suis Sherlock Holmes

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Moi qui suis Sherlock Holmes (I who is Sherlock Holmes) is a Sherlock Holmes pastiche written by Pierre Mille published in Le Temps (FR) on 10 december 1908.


Moi qui suis Sherlock Holmes

Moi qui suis Sherlock Holmes (Le Temps, 10 december 1912, p. 2)

Toutes les fois que je ne suis pas sur la piste d'un grand crime, je passe mon temps à m'injecter de la cocaïne pour me distraire, ou à écrire de savantes études sur le « Daltonisme des anciens Egyptiens ». J'y démontre, d'une façon plus claire que le jour, que ce peuple bâtisseur de pyramides ne distinguait pas le vert du rouge. Je fais tout ça, qui n'est pas spirituel du tout, parce que, je vais vous l'avouer, c'est moi qui suis Sherlock Holmes. Mais j'ai été obligé de changer de nom parce que j'étais trop célèbre.

Vous connaissez mon ami le docteur Watson: c'est ce médecin unique au monde qui paraît n'avoir jamais su un mot de médecine et qui, depuis vingt ans que je découvre toujours le même criminel, toujours de la même manière, n'a jamais rien pu y comprendre. Mais je le garde auprès de moi pour qu'il me dise : « By Jove, Sherlock, c'est étonnant ce que vous êtes étonnant ! »

Mon ami Watson entra. Bien entendu, je lui dis tout de suite, avant qu'il n'eût prononcé une parole :

- Oui, n'est-ce pas, c'est bien ennuyeux pour vous de n'avoir plus cette maison sur le plateau de Clamart.

- Ceci est trop fort, Sherlock! s'écria-t-il (ainsi que je m'y attendais, car voilà également vingt années que j'invente pour lui ces petites amusettes cousues de fil blanc et qui ne feraient même pas sourire un pensionnat de demoiselles; mais il en est toujours aussi parfaitement, ébahi. Je commence à croire que c'est par politesse : ou alors il est trop bête). Ceci est trop fort, Sherlock! répéta-t-il. Comment, par toutes les puissances du ciel et de la terre, avez-vous deviné...

- Mon cher Watson, lui dis-je, vous avez mis en pénétrant dans cette pièce un de vos doigts dans votre nez. Ce geste peu élégant est d'ailleurs excusable par ce temps d'odieux brouillard, si péniblement irritant pour les muqueuses. Mais à peine l'aviez-vous accompli que vous en avez eu du remords, comme tout homme bien élevé. Là-dessus, Watson, vous avez tout naturellement pensé à votre pauvre chère mère, qui vous disait : « Mon petit "Watty, on ne met pas ses doigts dans son nez, it's so naughty. » Alors, vous avez accusé le brouillard, qui vous avait imposé ce réflexe choquant; en regardant par la fenêtre, vous avez constaté qu'il n'avait pas cessé, et par une association d'idées toute simple, vous avez revu le plateau de Clamart, que son attitude laisse généralement au-dessus des brumes, et où, nous avions l'année dernière un charmant cottage.

- Etonnant ! s'écria Watson (ainsi que je l'avais prévu). By Jove, Sherlock, c'est étonnant ce que vous êtes étonnant !

Satisfait d'avoir obtenu cette réponse, justement parce que je la considérais comme inévitable, je m'injectai une nouvelle dose do cocaïne, puis me replongeai dans mon étude sur le sens de la vision chez les Thébains de la neuvième dynastie. Mais on sonna à la porte de mon perron. Il est, je pense, inutile de vous dire que c'était Lestrade, le policier qui ne découvre jamais les criminels, puisqu'il est de la police. Et je présume de plus que vous l'avez déjà deviné : il venait nie parler des assassinats de l'impasse Ronsin.

- Laissez-moi croire, lui dis-je, que vous avez déjà trouvé le coupable.

Je lui posai cette question, parce que si les agents de l'autorité n'avaient pas découvert un coupable qui n'est pas coupable, l'affaire n'aurait plus aucun intérêt pour le public. Si vous voulez bien y réfléchir une petite minute, il est nécessaire qu'il en soit ainsi; car le public est composé d'innocents. Ce qui le prouve, c'est, à une époque où ni la religion ni la morale ne mettent plus de frein aux passions humaines, le nombre singulièrement restreint des crimes commis chaque année chez quatre-vingts millions de Français et d'Anglais, soixante millions d'Allemands, je ne sais combien d'Italiens, et toute l'innombrable lapinière des autres Occidentaux. Si les gens, à table ou au lit, à pied Ou en voiture, au sein de leur famille ou dans les lieux de débauche, ainsi que dans les cafés, seul refuge aujourd'hui des moeurs oisives et dépravées de la province; si les gens nourrissaient le désir d'assassiner, ou d'avoir déjà assassiné leur prochain, s'ils étaient possédés d'un secret appétit du meurtre, nous ne lirions que des romans où le coupable est sauvé, la police déçue, la magistrature humiliée, la morale bafouée, et les innocents décapités comme merluches pêchées à Terre-Neuve. La foule est pacifique, la foule n'a jamais songé à tuer; mais aussi, il lui est presque égal qu'on tue! Ce n'est que le jour où le gouvernement, devant qui elle est restée en épouvante depuis Sésostris, et même depuis les premières aurores qu'aient vues les premiers Etats de quatre lieues carrées, a par hasard et bien malgré lui, car ce n'est pas son intérêt, condamné quelqu'un qui n'avait rien fait, que le souci de la foule a commencé. Elle s'est dit : « Alors, cela pourrait m'arriver aussi? » Car elle s'obstine à ne pas comprendre que la saine morale veut qu'un innocent se sacrifie de temps à autre, poussant le dévouement jusqu'à se laisser croire coupable, dans l'intérêt de la société.

C'est alors que moi, Sherlock Holmes, je suis intervenu. J'ai prouvé que le coupable, ce n'était jamais celui qu'on arrêtait, mais un autre; et ainsi j'ai jeté, dans toutes les âmes, un élément d'intérêt et d'inquiétude. Voilà pourquoi je demandai à Lestrade :

- Vous avez votre coupable, bien entendu ?

- Certes, me répondit ce policier ingénu. C'est M. Cossonnet-Lapique, qui n'est âgé que de soixante-quinze ans. C'est, comme vous le savez, l'époque des grandes passions. De plus il vient de partir pour le Midi : il est en fuite, c'est un aveu.

- Lestrade, lui répondis-je, avez-vous bien réfléchi, bien cherché dans les annales criminelles de ces derniers temps ? Si vous aviez eu la patience, cher ami, de consulter vos archives, l'auteur de .ces attentats vous aurait été révélé comme à moi. Cherchez un peu ? Ne vous souvenez-vous pas d'une autre affaire où la justice et les experts se plurent à déclarer, durant de longs mois, que les présomptions n'étaient que des présomptions, et illusoires, que l'évidence n'était pas l'évidence, que le crime n'était qu'accident ? Où tout le monde, la police, la magistrature et les médecins se sont conduits exactement comme dans l'affaire qui nous occupe; et par conséquent, ne suffit-il pas d'avoir un peu de génie — comme moi — pour distinguer que la même main a sûrement agi dans les deux cas ?

- Je ne vois pas encore, avoua Lestrade, tout confus, où vous voulez en venir.

- Vous ne pouvez pas le voir, parce que vous n'avez pas de génie, continuai-je modestement. Mais moi, je suis tout illuminé. L'auteur des crimes de l'impasse Bousin, mon ami, c'est...

- C'est?... interrogea Lestrade haletant.

- C'est Jeanne Weber, mon ami, Et en vérité; on dit tant de bêtises depuis quelque temps que je ne saurais rougir d'avoir dit celle-là.


Pierre Mille.






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