Frank Heine, après ses aveux, est écroué à Bruxelles
Frank Heine, après ses aveux, est écroué à Bruxelles (Frank Heine, after his confession, is imprisoned in Brussels) is an article published in Le Petit Journal on 4 march 1929.
Article


L'ÉPILOGUE DE LA MYSTIFICATION D'UTRECHT
Frank Heine, après ses aveux est écroué à Bruxelles
L'auteur du faux traité franco-belge avait démarqué grossièrement une ancienne convention franco-russe publiée par les Soviets
L'incident du prétendu traité franco-belge, qui, un instant, faillit troubler les relations internationales, est ramené à une vulgaire affaire de faux et usage de faux. On lira plus loin les aveux complets du faussaire Albert Frank Heine, aventurier de bas étage, plusieurs fois condamné pour vol et escroquerie, arrêté à Bruxelles dans la nuit de samedi à dimanche, à son arrivée d'Amsterdam. Les déclarations de cet individu laissent croire que le Journal d'Utrecht, qui a publié le faux, a été lui-même mystifié. L'attitude de cette feuille n'en reste pas moins étrange car, outre la légèreté avec laquelle elle a publié, sans prendre l'avis d'experts autorisés, un document aussi retentissant, on peut lui reprocher d'avoir récidivé en tentant d'authentiquer, par de prétendus documents photographiques, le faux grossier que lui avait vendu Frank Heine.
Bien entendu, les aveux du faussaire mettent dans un cruel embarras les journaux pangermanistes et nationalistes allemands qui avaient commencé à exploiter les assertions du Journal d'Utrech contre les accords de Locarno et la politique de rapprochement franco-allemand.
Ces journaux essayent de cacher leur confusion en prenant à partie M. Stresemann à qui ils reprochent d'avoir souligné l'importance des démentis français, belges et anglais. Cette attitude loyale du ministre des Affaires étrangères du Reich est au contraire tout à son éloge, et l'on saura gré à M. Stresemann d'avoir déclaré, dès les débuts de cette affaire, que le démenti de M. Briand lui suffisait et qu'il ne serait jamais question du prétendu traité dans les conversations qu'il aurait avec le représentant de la France à la S. D. N.
Les aveux de Frank Heine
Bruxelles, 3 Mars. — Albert Frank Heine, l'individu arrêté à Bruxelles dans la nuit du samedi à dimanche, comme auteur présumé du faux traité franco-belge publié par le Journal d'Utrecht, avait été conduit aussitôt à la police judiciaire pour y subir un interrogatoire qui dura quatre heures et demie. Il finit, après avoir ergoté longtemps, par faire des aveux.
Il déclara d'abord qu'il avait fourni le faux document à un journaliste hollandais qui l'avait communiqué au Journal d'Utrecht. Il a avoué qu'il avait fabriqué le faux traité de toutes pièces en se servant d'un ancien traité franco-russe qui a été publié par les Soviets. Il n'avait eu qu'à faire quelques retouches pour donner à son plagiat les apparences de l'authenticité. Il ajouta que le faux cachets français apposés sur les documents ont été obtenus au moyen de pièces en nickel de 0 fr. 25.
— Les procès-verbaux des soi-disant conférences d'officiers sur le traité militaire franco-belge sont également des faux grossiers, précisa Albert Frank Heine.
On a trouvé sur lui une copie semblable à celle du faux document publié à Utrecht.
Il a, en outre, déclaré qu'il avait présenté le traité au bureau d'espionnage allemand à Mulheim, mais que celui-ci avait émis des doutes quant à l'authenticité du document et l'avait refusé. Frank s'est alors abouché avec des éléments activistes. C'est Waard Herremans, rédacteur au Schelde, qui a servi d'intermédiaire pour vendre le document à Utrecht.
Albert Frank Heine est inculpé de faux et usage de faux
On recherche son complice
Des ordres ont été donnés pour que Waard Herremans fût amené au parquet de Bruxelles. Mais à midi, la police n'était pas encore parvenue à l'arrêter.
Ce matin, M. Van Laethem, juge d'instruction, chargé de l'affaire, a interrogé des témoins.
M. Van Laethem a poursuivi cet après-midi son instruction.
Il a entendu plusieurs témoins et interrogé notamment la femme Frank qui a été remise en liberté.
Il a longuement interrogé Frank lui-même qui, à l'issue de cet interrogatoire, a été placé sous mandat d'arrêt sous l'inculpation de faux et usage de faux. Il a été écroué à 18 h. 30 à la prison de Saint-Gilles.
Le passé aventureux d'Albert Frank Heine
Ce n'est pas la première fois que Albert-Frank Heine a affaire à la justice. Cet « heitmalos », qui prétend descendre, par sa mère, du grand poète Henri Heine, avait servi dans la marine allemande avant 1914. Ayant déserté, il se rendit à Buenos-Ayres. On le retrouve en 1915 à Londres, où il est condamné à six mois de prison pour vol de passeport. Heine, expulsé d'Angleterre, sert alors quelques mois dans l'armée belge. On l'arrête peu après à Paris, et on l'enferme dans un camp de concentration. Il s'en. évade, est de nouveau arrêté en Angleterre et se voit une fois de plus condamné pour infraction à un arrêté d'expulsion. Heine se réfugie à Paris après la guerre. Il y est poursuivi et condamné pour vol, escroquerie et port illégal de décorations, en décembre 1919.
Cinq mois après, en avril 1920, nouvelle condamnation par le tribunal de la Seine. Heine, expulsé, n'en réussit pas moins à rentrer en France. La Cour d'appel de Paris le condamne à nouveau en 1921 pour infraction à un arrêté d'expulsion. Le voici en Belgique. Il y est condamné en avril 1921 pour vagabondage.
Sa condamnation purée, il se fait correcteur d'imprimerie, mais les journaux qui l'emploient le renvoient après avoir découvert à qui ils avaient affaire. Heine se consacre alors au service des renseignements des puissances étrangères. Traducteur de journaux à la légation d'Allemagne à Bruxelles, il exaspère, par exigences, le ministre du Reich. Au cours de ces nombreux avatars, Heine avait réussi à dérober à Anvers, chez un général, des papiers à en-tête du ministère de la Défense nationale, dont il devait se servir pour fabriquer les faux documents qui lui valent d'être, une fois de plus, sous les verrous.
