Interview d'Arsène Lupin

From The Arthur Conan Doyle Encyclopedia

Interview d'Arsène Lupin (Interview of Arsène Lupin) is an article written by Pascal Fortuny published in the French newspaper Excelsior on 23 january 1911.

This is an interview of Maurice Leblanc where Sir Arthur Conan Doyle is mentioned several times.


Interview d'Arsène Lupin

Excelsior (23 january 1911, p. 3)

MM. MAURICE LEBLANC ET CONAN DOYLE ET LEURS HEROS
1. SHERLOCK HOLMES, personnifié par M. Gémier ;
2. M. CONAN DOYLE, l'auteur des « Aventures de Sherlock Holmes » ;
3. Maurice LEBLANC, l'auteur des « Aventures d'Arsène Lupin » ;
4. ARSÈNE LUPIN, personnifié par M. André Brulé.

M. Maurice Leblanc nous dit que si M. Conan Doyle, père de Sherlock Holmes, se fait policier, lui n'en à nulle envie.

M. Maurice Leblanc aime bien qu'on vienne lui parler des voleurs. Hier dimanche, un peu avant midi, je lui fis certainement plaisir en lui apportant le dernier écho de Scotland Yard : l'enrôlement, parmi les détectives, du célèbre Conan Doyle, l'auteur de tous les Scherlock Holmes.

À apprendre que Doyle se reposait du roman par l'enquête sur le vif, le brillant et fécond auteur de tous les Arsène Lupin connut un moment de douce joie. Il se fit deux fois répéter que son confrère anglais dressait, selon son style finassier et fureteur, deux policiers passionnés de ses méthodes. Et sa gaieté fut sans mélange quand il sut que tout ce bel entrainement avait pour but de découvrir — où qu'ils se cachent — les anarchistes sains et saufs qu'on croyait si parfaitement grillés dans l'immeuble qu'ils incendièrent de leurs propres mains, si j'ose dire.

— Charmant ! Charmant ! La morale en action, somme toute, me dit le maitre de l'Aiguille creuse. Eh bien, c'est drôle, voilà qui ne me tenterait pas. C'est si amusant, si passionnant d'écrire des livres d'aventures policières qu'en vérité je ne vois pas quel agrément on peut avoir à les vivre, par-dessus le marché.

» N'en déplaise à Conan Doyle, qui est un libre citoyen du plus libre pays et qui fait, à sa guise, ce qui lui parait le plus plaisant pour orner une vie d'imaginatif, — ce en quoi je l'approuve et l'admire, — je ne me suis jamais avisé d'aller offrir mes services à M. Hamard. Une fois, au début de mes Lupins, je lui ai porté quelques manuscrits. J'aurais voulu qu'il me dit si je n'ironisais pas trop ses agents, si j'étais dans la note courtoise à l'égard d'un personnel qui n'est que dévouement et honneur. Il me reçut et me dit : « Mais, comment donc ? Je vais lire cela ! Revenez dans quatre jours. Je vous connais. Votre intention est bien délicate. » Le quatrième jour, je mettais mes gants pour aller voir « le grand chef », ainsi qu'il m'en avait prié, lorsqu'un agent sonna chez moi. Il rapportait mes papiers avec une carte d'excuses. Je compris et retirai mes gants.

Arsène Lupin se documente

» Depuis lors, le Parquet, la Sûreté... très peu pour moi. J'ai visité le Palais, la Conciergerie, pour avoir connaissance des lieux et préparer des évasions qui, d'ailleurs, ant parfaitement réussi. dans mes livres. J'ai vu la Santé. J'ai un vieil ami qui est quelque chose dans la police et à qui, parfois, je soumets divers points de détails, par scrupule d'exactitude. Mais, les meilleurs informateurs pour moi, c'est encore ce vieil Edgar Poe et le grand Balzac. Il me suffit de relire la Lettre volée et dix pages de Vautrin pour retrouver mon encrier plein d'idées et ma plume toute neuve.

» Je pratique des enquêtes ? Le roman transposé dans la vie ? La piste vraie ? C'est peut-être délicieux et — qui sait ? — cela me tentera peut-être un jour. Mais, en fait, j'en suis très peu friand. Autant dire pas du tout. J'aurais pu, il y a quelque temps. J'eus l'occasion d'envoyer un chèque de 3.000 francs. Venu trop tard au bureau de poste pour charger mon envoi, j'ai confiance et je jette la lettre à la boite du coin de rue, On l'a volée — des escarpes organisés en bande savante — on à touché au Crédit lyonnais. C'était intéressant, J'aurais pu mettre les espadrilles qui feutrent le pas, prendre la loupe qui fait à qui l'emploie la vue pénétrante du lynx : j'aurais pu « graphologiser » sur la signature du gars qui toucha mes espèces, aller étudier, flairer le plancher du Crédit lyonnais, faire des observations sagaces autour de la boite cambriolée, enfin mettre à profit toutes les subtilités d'Arsène Lupin.

» Mais, hors du bouquin et quand il faut payer de sa personne, c'est bien compliqué, mon Dieu, et cela ne vaut pas les délices d'écrire tranquillement ce que l'on aurait fait. C'est ce qui m'est arrivé, au coin du feu, les pieds sur les chenets. Au reste, par ce moyen, J'ai retrouvé assez vite mes trois mille francs.

» Découragez donc la Sûreté s'il lui prenait fantaisie de faire appel à ma perspicacité. Je ne fais de la police qu'en chambre, à mes temps perdus, et pour me reposer. Ainsi, quand vous allez être parti, je vais m'amuser à chercher ma pipe, ma meilleure pipe, que j'ai égarée depuis deux jours. Vous ne l'auriez pas trouvée, par hasard ? »

PASCAL FORTUNY.